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lundi 23 juin 2014

François Blistène, Le Passé imposé

Conte immoral en trois parties
Zoé Balthus

 Hic clavis, alias porta (La clé est ici, la porte ailleurs) -  1871 - Victor Hugo 
Dès les premières lignes du deuxième roman de François Blistène, Le Passé imposé, il ne fait aucun doute que le personnage auprès duquel le narrateur nous introduit, Philippe Pontagnier, dont le prénom vite oublié rejaillira une fois à l’occasion d’un coup de théâtre quasi-fantastique, est un psychopathe. 

Personnalité caractérisée d’emblée par un dégoût du monde obsessionnel qui oriente en tout point sa vie, Pontagnier s’est bâti, à la mort de ses parents qui le laissa de marbre, un univers clos planté au cœur d’une forêt, elle-même cernée de hauts remparts de pierre qu’il a fait ériger. Dans la vaste demeure digne d’un château d’épouvante des contes pour enfants dont il hérite à dix-neuf ans, doté d'une solide fortune, l’orphelin bannit toute forme de progrès de son existence, télévision et radio au premier chef. 

Pleinement comblé par sa propre compagnie, la présence des autres est impérativement exclue. Il mène une vie studieuse, à l'abri d'une bibliothèque remplie d’ouvrages choisis avec minutie, n’écoute que de la musique classique, ne lit pas les journaux, s'est débarrassé de l'infâme collection de Paris-Match de ses parents, se soumet à un ascétisme exemplaire, s’en tient au plan de rigueur qu’il a lui-même établi à contre-courant de la vie qu’avait menée son père et sa mère, un couple de viveurs.  

« […] ses besoins sexuels s’étaient limités à l’entretien des bourses : il se bornait à rendre visite au bordel dont son père était client, où il perdit pucelage et sentimentalisme. »

Les années s’écoulèrent ainsi dans la solitude gratifiante qu’il avait choisie quand  « il se rappela qu’il pouvait vieillir » et « songea à prendre femme ».

« Une épouse, c’était un moyen, une fabrique à enfants pour perpétuer le nom de Pontagnier. »

La narration de François Blistène se tient sans cesse à distance de ses personnages et de leurs actes comme pour mieux les jauger tous alors que la présence de l’auteur elle-même ne s’oublie en revanche jamais d’autant qu’il lui arrive parfois de la rappeler avec une surprenante insistance.

Tour à tour narquois, fort drôle ou caustique, il paraît clair que l’auteur refuse toute complicité avec Pontagnier, pas plus qu’avec son épouse Gisèle et sa progéniture. Il n’éprouve aucune empathie pour ses victimes et leurs affres dont il livre le récit captivant, sous forme de conte immoral en trois parties.
« Gisèle se révéla d’une soumission sans faille et d’une abnégation presque inhumaine.  Avant de prendre époux, elle avait longtemps hésité à entrer en religion et au couvent, ce qui va de pair. Mais les hormones l’emportèrent, et elle résolut d’enfanter. Elle aimait Dieu, mais son indifférence envers elle-même, rejoignait presque le mépris que portait Pontagnier à ses congénères.»
Elle lui donne ainsi trois enfants, Marguerite, Laure et Vincent. Toute la famille est soumise à la volonté dictatoriale du père qui interdit tout rapport avec le monde extérieur, organise la vie sous le toit familial de façon à rester le plus indépendant possible du dehors.

Le gai château - 1847 - Victor Hugo
Devenu amplement misanthrope, il s’emploie personnellement à leur éducation, imposée à un niveau ultra-exigeant. Le maître encadre chacun avec une froide autorité, sans la moindre marque de tendresse ni d’affection, sans geste de violence qui ne soit justifié. Il n’hésite pas à inventer et décrire une réalité extérieure effrayante afin de contenir toute velléité d’évasion parmi ses enfants et de maintenir l’ordre tel qu’il l’avait décidé et partant, sa tranquillité d’esprit.

Gisèle disparaît bientôt de la circulation et gît, depuis un accident cardiaque qui n’émut guère son entourage, comme un gros légume planté au beau milieu d’une chambre triste. Seul de facto pour éduquer les enfants, Pontagnier applique son plan qui vise la perfection, tandis que les enfants grandissent. La lignée de Pontagnier qu’il fabrique sera exemplaire, sa famille se doit d’être exceptionnelle. En cela, son succès est garanti mais très éloigné de celui qu’il avait envisagé.

Les choses se compliquent à l’amorce des années d’adolescence. Une foule de situations inattendues se présente, certaines cocasses, d’autres dramatiques auxquelles Pontagnier n’avait jamais songé et auxquelles il ne sait répondre en raison de l’isolement qu’il maintient avec la fermeté d’un tyran. L’effet boomerang ne saurait tarder. A chaque nouveau problème, la résolution dépend d’une ouverture de la maison sur l’extérieur. Le geôlier ne saurait l’accepter à moins d’admettre la défaite de son projet, l’échec de sa vie.

Pourtant les hormones travaillent l’esprit et le corps des jeunes de nécessités naturelles et de rêves insensés, la connaissance acquise en appelle toujours davantage, les questions exigent des réponses qui se trouvent ailleurs. Le père lui-même sait qu’il a atteint ses propres limites à l’enseignement qu’il entend prodiguer. Il s’enfonce dans ses contradictions, pris dans un dilemme dont il ne peut s’extirper.

S’il veut faire de ses enfants des êtres sophistiqués en tout point, de parfaits mélomanes, des esprits supérieurs et cultivés, ils doivent apprendre la musique et aussi les langues étrangères entre autres disciplines qu'il ne saurait enseigner. De fait, pour éviter leur sortie, il devient nécessaire de faire entrer dans la maison un étranger pour assurer le rôle de précepteur. La présence bienveillante, presque magique du vieux professeur Kuntz, fait l’effet d’une fenêtre potentiellement ouverte sur le monde dont les captifs deviennent chaque jour un peu plus curieux.
« Il ne fallait rien attendre de lui. Mais il n’irait pas contre eux. »
L’idée de l’évasion finit par s’imposer, devient une obsession, le complot gagne en vigueur. Ironie du sort, ils veulent vivre à contre-courant de la vie qu’entend mener le patriarche comme lui-même avait voulu une existence contraire à celle de ses parents défunts. Les trois jeunes mettent petit à petit au point leur plan de fuite. L'opération très risquée pourrait leur coûter très cher en cas d'échec.
« Comme disait Brutus, en latin de surcroît, conspirer est une pratique qui nécessite moult qualités : sang-froid, rigueur, sens de l’observation, silence et détermination. Le complot ne permet pas l’échec — cohortes de corps fusillés et de têtes guillotinées l’ont appris à leurs immenses dépens. La précision doit être totale. Le trio avait un atout maître pour mener à bien son entreprise : le temps. »
De ce huis-clos à l’atmosphère viciée, étouffante, perverse, les trois gamins parviennent à s’échapper et découvrent enfin la liberté et l'immensité du monde pour en jouir pleinement. A un bémol près qu'ils ignorent. La mort leur colle aux trousses.

Le Passé Imposé, François Blistène,  Les Editions du Sonneur, 2014, 16 €




lundi 16 juin 2014

Emmanuel Ruben, La Ligne de glace



Bienvenue en Atopie


Éric Bonnargent


Paolo Grassino, Dolo d'impulso
Troisième roman d’Emmanuel Ruben, La Ligne de glace se présente sous la forme d’un journal de bord, celui d’un jeune diplomate français parti délimiter la frontière maritime d’un pays des bords de la Baltique.

Après avoir parcouru le monde avec le sentiment de n’être nulle part chez lui (« j’ai fui les États-Unis pour le Canada, le Canada pour l’Italie, l’Italie pour la Turquie, la Turquie pour ici. L’Occident, l’Ouest – ou mettons ce que j’en ai vu, cet immense Midwest qui va de Vienne, Autriche à Denver, Colorado – a pris pour moi la figure d’un cauchemar aseptisé qu’il faudra désormais tenir à l’écart de ma boussole intime »), Samuel accepte de se rendre en Grande-Baronnie, « une miette d’Europe » – un pays imaginaire qui tient tout à la fois de la Lituanie et de la Lettonie. Sa mission consiste à tracer la frontière maritime de ce pays qu’aucun traité n’a jamais ratifiée. Au large, des îlots inhabités et sans intérêt, « une espèce d’archipel chimérique inventé par un idiot et situé dans un angle mort de l’Europe », font, depuis la chute du Mur, l’objet de nombreux litiges avec le puissant voisin, la Russie (jamais nommée). Tout a changé car la Grande-Baronnie vient d’intégrer l’espace Schengen : les enjeux sont maintenant déterminants ; ce n’est pas seulement la frontière nationale qu’il faut tracer, mais celle de l’Europe. Au fur et à mesure que l’hiver s’installe, Samuel perd son enthousiasme et sombre dans la mélancolie, dans une langueur éthylique de plus en plus marquée par la ponctuation, comme en témoigne la disparition progressive des points d’exclamation, si nombreux dans les premières pages. D’abord charmé par une capitale dont les canaux lui rappellent Amsterdam et Venise et l’architecture la Toscane, Samuel découvre rapidement la dangerosité de cette ville labyrinthique. 

Ce pays improbable, loin d’être une Utopie à la Thomas More, est plutôt une Atopie, un non-lieu aux contours indéterminés : « Tout le monde, ici, a l’impression de ne vivre nulle part. » La Grande-Baronnie n’a guère plus de consistance que l’île aperçue du paquebot qui l’a mené dans ces contrées, un mirage, un fata morgana apparaissant pourtant sur les cartes les plus anciennes. Ce pays dont on ne sait même pas s’il est d’Europe Centrale, du Nord, de l’Est ou de l’Ouest s’avère vite impossible à cartographier et Samuel abandonne toute velléité à accomplir sa tâche. Il boit de plus en plus : le réel et l’hallucinatoire s’entremêlent, les frontières de sa propre personnalité s’effritent. En fait, ce n’est pas avec la géographie que Samuel a rendez-vous, mais avec l’histoire. Même si tout est fait pour gommer les traces de la violence et de la haine, « ici, il n’a pas fini d’en finir le XXe siècle ». Ce petit pays sans saveur cache des secrets insoupçonnables : « Ce que j’ignorais, c’est que les pays sans légendes n’existent pas – que tous les coins de la terre se valent, que l’exil est un mythe, l’asile notre séjour. » D’anciennes usines en ruines rappellent que c’est là que furent construits les zeppelins de la Grande Guerre, les plaques commémoratives ne font pas oublier que le pays accueillit les Nazis en libérateurs et permit ainsi l’extermination de 80% de la population juive. Dans un pays sans mémoire, les nationalismes ressurgissent, parfois avec une extraordinaire violence….
Réflexion sur l’identité individuelle, nationale et européenne, La Ligne de glace est aussi un roman qui confirme les qualités d’écrivain d’Emmanuel Ruben. Le style est élégant et une étonnante poétique des couleurs est mise en place : les intérieurs sont jaunâtres, les impossibles tracés de la frontière et des lèvres de Néva sont d’un rouge obsédant, l’inquiétante noirceur de la mer contraste avec la blancheur omniprésente des nuits de Samuel, des glaces tantôt scintillantes, tantôt menaçantes. Emmanuel Ruben montre donc avec brio que l’histoire est la seule géographie.


Article paru dans Le Matricule des Anges. Mai 2014

 



La ligne des glaces
D’Emmanuel Ruben
Rivages. 320 pages. 20 €

jeudi 5 juin 2014

Enzo Cormann, Pas à vendre

Fin de partie

Éric Bonnargent


Feliu Elias
Né en 1947, Enzo Cormann est surtout connu pour son travail de dramaturge. Pas à vendre est son quatrième roman. Traducteur de polars américains, Sam Nibel, 65 ans, vient de finir sa centième et dernière traduction. En cette soirée de novembre, « ce type chauve un peu flottant » qui a toujours vécu à l’écart a décidé d’en finir. La seringue est prête : « 20 ml de V63, cocktail létal mêlant anesthésique, hypnotique, et curare, son injection en intraveineuse entraîne un coma et une insuffisance respiratoire aiguë, suivis d’une atteinte hépatique ». Il lui reste quelques heures pour faire le point. 
Dehors, au café des Oiseaux, l’agitation s’accroît : l’équipe de France affronte l’Ukraine en vue d’une qualification pour la Coupe du monde. Sam, lui, quitte la compétition, anxieux à l’idée de souffrir, de ne pas avoir le temps de rabaisser sa manche de chemise, de réajuster sa cravate. L’absence de points, l’écriture blanche et l’utilisation de la deuxième personne du singulier renforcent cette impression d’un homme déjà mort qui analyse sa vie, comme s’il s’agissait de celle d’un autre. Sam n’est pas du tout déprimé, il est juste fatigué : « à quoi donc entends-tu mettre un terme ?, le premier mot qui te vient est ENNUI, tu ne te rappelles pourtant pas d’être jamais ennuyé, à moins qu’ennui de soi, désamour propre ?, tu ne veux pas la mort, tu veux le rien, ne veux plus rien vouloir, tes doigts se sont contractés, quelques gouttes de solution létale ont coulé de la seringue, ennui de vouloir, ennui du jour et de ta peau. » Sam n’a eu ni grandes amitiés ni histoires d’amour, tout au plus quelques histoires de baise avec des femmes qui n’ont fait qu’entrer furtivement dans son antre. 
Les seuls moments forts, il les a connus ces derniers mois avec Sibylle, une sublime et improbable escort, étudiante en philosophie, « une prostituée philosophe, authentique péripatéticienne ». Au dehors, le match touche à sa fin et Sam se souvient de la manière dont, de rendez-vous en rendez-vous, une relation de confiance s’est instaurée entre lui, le vieil homme usé, et elle, la jeune escort désenchantée. Il se rappelle leur discussion à propos de tout, de la vie, de la philosophie et, bien entendu, de la prostitution. À Sam qui, répondant à ses provocations, prétendait que la prostitution pouvait se justifier à condition d’être librement choisie, elle répliquait : « je ne suis pas libre d’en décider, puisque je ne suis pas libre de décider que je peux me passer de fric pour vivre, je suis seulement libre de décider de vendre ma force de travail sexuelle, plutôt que de la force de travail manuelle ou intellectuelle ». La jeune femme, pourtant fière et orgueilleuse, lui a révélé peu à peu ses faiblesses, sa crainte de « mourir en occupante illégale de [sa] propre peau ». 
Le lecteur de ce roman en forme de méditation métaphysique va alors découvrir que, sans le vouloir, Sibylle a montré à son client que la vie pouvait vite se transformer en polar…

Article paru dans le Matricule des Anges. Mai 2014.





Pas à vendre
D’Enzo Cormann
Gallimard, 142 pages, 15,50 €

lundi 26 mai 2014

François Monti, Prohibitions



À boire !

Éric Bonnargent

Miles Adridge

La collection « Les Insoumis » des Belles Lettres a pour objectif de publier de courts essais critiquant les fondements répressifs de l’ordre socio-culturel actuel. Critique littéraire et traducteur né en 1981, François Monti a choisi de s’emparer d’un sujet qu’il connaît bien en tant que chroniqueur à Ginger Magazine et Havana Cocteles : l’alcool. Fruits d’un savoir-faire parfois ancestral, les spiritueux peuvent certes être dangereux lorsqu’on en abuse, mais ont aussi inspirés certaines des plus belles œuvres de la culture humaine et peuvent être dégustés en bonne compagnie. Pourtant, les autorités n’insistent que sur leurs effets pervers. Pour en comprendre les raisons, Monti étudie une politique extrême : la prohibition. Qu’il s’agisse de l’interdiction du gin au tournant du XVIIe et XVIIIe siècle en Angleterre, de celle de l’absinthe en 1915 en France ou de la fameuse Prohibition américaine qui dura de 1919 à 1933, les prétextes invoqués sont d’abord d’ordre sanitaire et moral. Lors de périodes de crise, il faut un responsable et les moralismes nauséabonds en trouvent toujours un : l’alcool. C’est, par exemple, à cause du gin que les mères tuent leurs enfants et tout le monde sait que l’absinthe rend fou et est liée à la tuberculose ( !). Comme par hasard, souligne l’auteur, ce sont les alcools populaires qui sont visés. Le riche sait boire, le pauvre s’enivre : si vous êtes de bonne famille, l’on vous considèrera responsable de vos actes, capable, grâce à votre bonne éducation, de vous contrôler. Rien de tel pour l’ouvrier, pour le pauvre aux instincts bas, prêt à se ruiner pour quelques gouttes d’alcool. En empêchant les pauvres de boire – car les riches, eux, détourneront toujours les interdictions –, on contribuera, croit-on, à l’amélioration de la situation sociale du pays. Les conséquences attendues n’arrivent jamais. Aucune interdiction n’a engendré de baisse significative de la consommation d’alcool, même pas la Prohibition durant laquelle, d’ailleurs, la consommation du vin de messe (bénéficiant d’un passe-droit) explosera. Le basculement dans l’illégalité engendre de surcroît de nombreux problèmes : les produits de contrebande sont de moindre qualité et le crime organisé se développe. Monti rappelle d’ailleurs que les candidats de la mafia ont toujours soutenu les lois en faveur de la Prohibition. L’échec est tel que les États, toujours en quête d’argent, finissent par abroger les interdictions : L’idée est de faire rentrer dans la légalité un commerce qui existe déjà, de faire payer des taxes et d’éliminer les empoisonneurs. La légalisation d’autres produits prohibés aurait sans doute les mêmes effets… Mais la taxation excessive n’est peut-être pas une solution non plus : afin d’éviter l’impôt, les producteurs diminuent le taux d’alcool de leurs produits, ce qui engendre nécessairement une baisse de leur qualité.
Comment résoudre le problème de la surconsommation d’alcool sans pénaliser les amateurs ? La solution est bien politique. Monti montre que cette surconsommation est liée à la misère économique et/ou à l’absence de foi en l’avenir : Ce n’est donc pas un hasard que ce soit avec une économie plus ouverte, une augmentation du niveau de vie, une amélioration des infrastructures que la consommation a baissé. L’interventionnisme d’État dans le domaine de la sphère privée échoue toujours : Il serait donc souhaitable de garder une relation saine à la bière, au vin et aux spiritueux. Mais plutôt que de faire confiance à l’individu, de nombreuses personnes pensent qu’il incombe à l’État d’en réguler la production et le commerce, tout comme il le fait pour des produits bien plus dangereux.

Article paru dans Le Matricule des Anges. Mars 2014



Prohibitions
De François Monti
Les Belles Lettres. 80 pages. 9.5 €